La gueule de bois des intérimaires de Citroën

L’été dernier, le recrutement de 2500 CDD et intérimaires sur le site de La Janais pour le lancement de la C5 a fait les belles heures de Citroën à Rennes. Ce mois-ci, le procès de neuf intérimaires passés par les lignes de montage de Citroën contre leurs agences de placement éclaire d’un nouveau jour le recours banalisé à ces formes de contrats dits « précaires ».

Le(s) Auteur(s)

Jean-Baptiste Koudrine

« Dans les années 60, pour recruter de la main d’oeuvre locale et pour qu’elle accepte la monotonie du travail à la chaîne, il fallait jouer sur le concept de stabilité du travail mais aussi sur le temps de loisir  » raconte Michel de Calan [1], ancien directeur du recrutement de l’usine Citroën-La Janais, située à Chartes de Bretagne. C’était le temps des 2CV et des ouvriers-paysans recrutés à la pelle et peu revendicatifs.

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Changement de ton aujourd’hui. Le 3 mai dernier, huit intérimaires passés par les lignes du site Citroën -La Janais ont porté plainte devant le conseil des Prud’Hommes de Rennes contre 6 agences d’intérim rennaises (Manpower, Adia, Adecco, Védior bis, Synergie et Arts intérim) pour suspension abusive du contrat de travail… et délit de courte mémoire.

1999 : Citroën annonce que les journées du 5 et 12 mars seront chômées. Sans attendre l’accord de l’inspection du travail, tous les intérimaires sont priés de rester chez eux. Le chômage partiel, normalement financé par les Assedic, est refusé par l’inspection départementale. Motif : suspension abusive du contrat de travail, «  d’autant plus qu’il ne pouvait y avoir surcroît temporaire d’activité et chômage partiel sur le même poste  » ajoute Yannick Poulain, responsable du syndicat CGT des salariés des entreprises de travail temporaire. Citroën et les agences sont alors tenus de payer primes et salaires pour les deux jours.

Citroën rempile à l’été et l’automne 2000. A six reprises, La Janais, par l’entremise des agences intérim, impose des journées chômées, sans demander une autorisation administrative. «  En tout état de cause, une telle demande aurait vraisemblablement été refusée, le directeur du travail ayant l’an dernier refusé une demande dans des circonstances similaires  » fait remarquer un inspecteur du travail dans une lettre adressée le 5 décembre dernier à l’agence Synergie. En procès jeudi 3 mai, après échec de la procédure de conciliation en mars, les huit intérimaires défendus par Yannick Poulain, la figure de la CGT « intérim », ont donc réclamé le paiement des jours non travaillés et des primes attenantes.

Les plaintes n’ont pas été prises pour une banale affaire de Prud’Hommes par La Janais et les agences de travail temporaires rennaises. «  Les dossiers ont été traités directement par les directions nationales à Paris  » savoure le responsable de la CGT « intérim ». Un procès groupé d’intérimaires, qui sont généralement dispersés et peu au fait de leurs droits, est une première à Rennes. Cette action collective d’intérimaires aux Prud’Hommes pourrait avoir valeur d’exemple dans d’autres secteurs que l’automobile.

«  A Citroën, les six journées chômées ont concerné près de 1600 intérimaires…  » souligne Antoine Mahé, une des neuf personnes qui ont porté plainte. Le dossier Citroën / agences intérim n’est peut-être pas près de quitter les audiences du Conseil des Prud’Hommes de Rennes. «  En théorie, 1592 personnes pourraient attaquer les agences d’intérim. Certaines sont au courant mais elles attendent. Si on gagne, ils se mobiliseront. On a fait un procès pour ça ». Non sans mal parfois. Selon Antoine, parmi les premiers à s’être mobilisé, pratiquement tous les plaignants ont dû changer d’agence. «  Et un mec a vu sa candidature pour la Barre Thomas, ex-usine Citroën, échouer à cause de son action aux Prud’Hommes  » affirme-t-il.

Sur les neuf plaignants, un seul travaillait encore au site de Citroën-La Janais. «  Il vient juste de se faire débaucher vendredi 27 avril  » précise Antoine.

Main d’œuvre jetable dans un coffret de luxe

Autre visage du recours à l’intérim : sur les 2500 personnes recrutées l’été dernier, Citroën a annoncé en catimini, fin avril, la fin de contrat pour 1000 d’entre eux. Pour Yannick Poulain, «  les intérimaires, c’est toujours kleenex et poubelle !  ». De la main d’oeuvre jetable dans un coffret de luxe. «  Chaque embauche a donné lieu à une aide de l’Etat et de la région à hauteur de 18 000 F. C’est du détournement d’argent public !  ». Peu de monde pour protester cependant. Un débrayage a bien été tenté, jeudi 26 avril, la veille du départ des 1000 intérimaires et CDD. En vain. Ouest-France, qui avait abondamment relayé et suivi l’été dernier l’embauche des 2500 intérimaires et CDD s’est montré pour le coup très discret.

En 2003, pour le lancement d’un nouveau modèle, Citroën-La Janais emploiera la même méthode du volant de contrats précaires. Une gestion à peu de frais, qui repose la question de la précarisation croissante de certains emplois, par le recours abusif aux CDD et boîtes d’intérim. A moins que la suite du procès des neuf intérimaires ne vienne un peu changer la donne.


[1] cité dans Armor Magazine de mars 2001.

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