Sainte-Anne, ne vois-tu rien venir ?

Dernière Mise à Jour : lundi 14 août 2006

C’est un lieu qui concentre par son histoire et sa situation des représentations et des symboliques fortes, un lieu de passage, d’échanges, de fête et depuis des décennies le haut lieu étudiant, lieu de transgression virtuel ou réel de l’autorité. Lieu qui concentre alors des populations en marge : fêtards, SDF, ou dealers. Et paradoxalement lieu vitrine de la Ville de Rennes. L’enjeu principal pour les autorités et pour l’ensemble des acteurs de ce quartier est avant tout la maîtrise et le modelage de cette symbolique si forte, caisse de résonance de la manière de concevoir le « vivre ensemble » dans la cité. Outre l’appareil répressif ponctuel illustré par les charges de CRS ( Lire par ailleurs ), d’autres mesures ont été mises en place par les autorités (municipalité ou préfecture) pour limiter la consommation d’alcool, les rassemblements festifs et les éventuels débordements qui leur sont liés. Toutes accompagnent une transformation à plus ou moins long terme des usages et de la fréquentation du quartier.

Le(s) Auteur(s)

Damien Le Bellour

Sans alcool, la fête est plus folle

Depuis avril dernier, les actions de la préfecture ( arrétés préfectoraux, interventions de CRS... ) veulent réduire voire empêcher, le jeudi soir, tous les rassemblements festifs, bruyants et alcoolisés, sur la voie publique du centre-ville. Pour lutter contre ces rassemblements, les autorités ont voulu s’attaquer à la consommation d’alcool.

En premier lieu l’alcool vendu dans les nombreux bars du quartier. Une des volontés de la municipalité est de limiter l’existence de débits de boissons. A la demande de la Ville de Rennes, un arrêté préfectoral a été pris le 12 mai 1995 pour lutter contre la concentration jugée excessive de débits de boisson en centre-ville. Depuis, il est impossible d’ouvrir un nouveau bar, sauf à racheter une affaire déjà existante.

Cet arrêté n’a eu qu’une portée limitée du fait du nombre de bars déjà existants à l’époque. La faible fréquence des ventes (que ce soit du bâti ou des baux commerciaux) limite en effet l’exercice du droit de préemption (droit d’achat prioritaire) par la mairie. La marge de manoeuvre de la municipalité est donc également réduite dans ce domaine. D’autres leviers indirects ont été utilisés pour limiter la consommation dans les cafés. Tout d’abord l’arrêté préfectoral du 13 juillet 2004 qui a fixé à une heure du matin la fermeture des bars (sauf dérogation), et fixé leur réouverture à 6h30 le matin. Mais aussi l’impossibilité d’organiser des concerts sans se mettre en porte-à-faux avec la législation en matière de sécurité, d’insonorisation et de cotisations sociales.

Conséquence ou non, les bars de la rue Saint Michel n’ont plus la côte, et ne sont plus de bonnes affaires commerciales. Selon Marco Briand, président de l’association des commerçants de la place Sainte-Anne, « Personne ne voudrait ouvrir un bar dans le quartier, beaucoup ne valent plus que 50 % de leur valeur il y a cinq ans ». La faute aussi à une exploitation de gestionnaires et d’investisseurs, et à des patrons qui ne donnent pas d’atmosphère ni d’âme à leur bistrot. Ces établissements ont trop centré leurs activités sur les « soirées étudiantes » et n’ont qu’un temps d’exploitation bénéficiaire limité (le jeudi, le vendredi et le samedi soir sur la tranche horaire 22 heures-1 heures, et hors vacances scolaires... et partiels !).

Propos confirmés par Pascal Bourgogne, patron du café de la place « La moitié des bars de la rue Saint -Michel sont en difficulté financière, ici l’ambiance a changé, ça fait 20 ans que je travaille dans le secteur, maintenant, c’est plus l’esprit raveur, canette de bière à la main [... ] Aujourd’hui les gens qui veulent sortir préfèrent aller rue Saint Georges, où les cafés et restaurants travaillent très bien en semaine ». Les rares cafés « de caractère » (patron charismatique, créativité dans les animations, diversification), ainsi que ceux situés sur la Place Saint-Anne même, et non rue Saint -Michel, restent cependant de très bonnes affaires.

Mais ce n’est pas la vente d’alcool dans les bars qui est stigmatisée. C’est surtout la consommation sur la voie publique d’alcool acheté bon marché dans les commerces périphériques.

Un arrêté préfectoral interdit la vente d’alcool « à emporter » après vingt heures dans le centre ville de Rennes. Cependant, les épiceries de nuit installées rue Saint Anne et rue Saint Michel sont pointées du doigt par les commerçants et les riverains, mais aussi par les autorités car elles outrepasseraient cette réglementation qui les oblige à ne plus vendre d’alcool après 20 heures.

Groupe de flics (Image JPEG)

Un autre arrêté préfectoral, en vigueur depuis le 18 janvier dernier va plus loin. Il interdit le centre-ville à : « toute personne détenant avec lui un récipient contenant de l’alcool, du jeudi 21 heures au vendredi 6 heures ». En choisissant exclusivement le jeudi soir et ce mode de consommation (alcool transporté et non consommé dans les bars) pour cette interdiction, cet arrêté vise très précisément une population étudiante à faible pouvoir d’achat. Pour Jean Marie Goater, élu Vert de la majorité municipale, et qui est intervenu au conseil municipal du 6 décembre dernier sur cette question, « L’arrêté pris pour le jeudi soir est très précis sinon il serait très fragile d’un point de vue juridique, et difficile à justifier car limité à un secteur bien précis. Mais cela a l’appui des autorités municipales et des commerçants, car ce type d’arrêté aura bien moins de difficultés à passer que les charges de CRS. » La préfecture ne fait qu’ajouter une pierre de plus à l’édifice des arrêtés divers qui tendent à restreindre depuis quelques années les pratiques festives du centre-ville. En effet cet arrêté préfectoral annoncé à gros titre dans la presse locale n’est que le pendant d’un arrêté, municipal cette fois-ci, publié le 2 novembre 1992, et qui interdisait la consommation de boisson en bouteille de verre dans le centre-ville. Son périmètre de réglementation a d’ailleurs été élargi par la municipalité, d’abord le 13 octobre 1997 puis en accord avec la police nationale le 22 octobre 2004. Ce périmètre dépasse largement le centre ville ( de la rue Saint Hélier au boulevard de Verdun !). Ces arrêtés sont la preuve d’une restriction des libertés individuelles sur des périmètres de plus en plus étendus. Même si tout le monde n’éprouve pas le besoin nécessaire de se balader tous les jeudis soirs vers deux heures du matin avec une canette de bière à la main rue Saint-Michel, l’idée que les autorités puissent en interdire la possibilité concerne par contre l’ensemble des citoyens.

Ce double traitement de la vente d’alcool, trouve son écho dans les discours de certains commerçants par la construction d’un dualisme simpliste où d’un côté il y aurait le gentil consommateur à fort pouvoir d’achat qui s’enivre dans les bars et fait marcher le commerce, et de l’autre le mauvais consommateur qui boit sur la voie publique.

Un commerçant de la place résume cette dichotomie : « Il vaut mieux ouvrir les bars jusqu’à deux heures du matin et interdire aux jeunes d’arriver avec de l’alcool dans les sacs. Les gens qui foutent la merde ce sont pas les gens qui vont dans les bars. [...] La police n’a qu’à faire des contrôles toute la journée et dès qu’ils voient quelqu’un boire de l’alcool, [ndlr : doit-on préciser « sur la voie publique » ? ] ils interviennent ».

Fumer nuit gravement à la santé

Autre source d’inquiétude pour les commerçants et les associations de riverains, le trafic de cannabis et autres drogues organisé sur la place. Ce commerce s’est installé sur cette place par vagues successives, selon Jean Marie Goater : « On a vu une évolution territoriale sur cette place, les dealers locaux ont été chassés, après il y a eu différentes vagues, dealers de différentes zones géographiques de la région parisienne, il y a des groupes organisés, il y a probablement du racket de certains commerces [...] des communautés en conflits probablement. »

Pour Marco Briand, ce n’est non pas le commerce de cannabis qui est dommageable mais plutôt l’insécurité qu’il génèrerait : « Autant il peut y avoir une certaine marginalité autour de la place Saint-Anne, qui existe depuis toujours, mais c’est l’agressivité et la violence des dealers envers les habitants du quartier qui est insupportable. » De même, le patron de l’épicerie située près de la Poste, F. Alyoubi, nous confie ne plus supporter la pression des dealers qui « le mettent sous pression tous les jours [...] le dimanche ils sont plus nombreux, ils savent que les policiers ne travaillent pas » D’ailleurs, il cherche à vendre son commerce. Pascal Bourgogne, patron du café de la Place, déplore quant à lui l’absence d’une présence policière continue « On appelle la police chaque soir, la police vient, les dealers disparaissent, 15 minutes après ils sont revenus ». Sur le même registre Marco Briand insiste « Les forces de police on ne peut pas en attendre grand chose, on nous avait promis un numéro spécial au cas où, mais le commissariat de la mairie était fermé à 18 heures, impossible de les joindre. Et à chaque fois ils pensent répression et répression contre les bars ». Aspect répressif condamné par F. Alyoubi, « ils ont préféré une présence militaire eu lieu d’une présence douce, ils gèrent mal le problème, on n’est pas à Gaza ! »

Particule aurait souhaité rencontrer des policiers et plus particulièrement des membres de la brigade des stupéfiants agissant à Rennes, afin de mieux cerner leur stratégie, savoir pourquoi le trafic est localisé à cet endroit, pourquoi il perdure et quelles en sont les filières. Mais pour « des raisons opérationnelles et de confidentialité des missions », le directeur départemental de la sécurité publique d’Ille-et-Vilaine, Christian Loiseau, n’a pas répondu favorablement à notre demande d’entrevue.

La majorité municipale souligne quant à elle, au conseil municipal du 6 décembre 2004, par l’intermédiaire de M. Gérard, adjoint au personnel, à l’organisation admistrative et à la sécurité publique, que le problème de la drogue est de « la compétence exclusive de la justice et de la police nationale, dont la Ville soutient l’action ». Action qui a été rappelée, à savoir que suite aux sept dernières arrestations de dealers, opérées place Sainte Anne, ont été prononcées sept condamnations à des peines de prison et sept interdictions de séjour à Rennes de 3 ans. L’ unique réponse au deal est alors l’appareil judiciaire et répressif. Seules les statistiques comptent : « Il n’y a pas partout un Parquet aussi offensif que celui qui oeuvre, ici, sur le territoire de la Ville » concluera M. Gérard sur ce chapitre. Une seule mention a été faite par E. Hervé aux dispositifs de prévention mis en place à travers le conseil local de sécurité (présidé par le maire et qui associe l’Etat, la police, la justice, les acteurs publics et associatifs ainsi que les représentants des habitants), sans que ces dispositifs ne soient détaillés.

« Espaces publics, espaces de vie ! » [1]

L’association des commerçants de la place Saint-Anne, dont le président est Marco Briand, a été partie prenante des réunions organisées à l’hôtel de ville et à la préfecture. Outre les revendications à portée sécuritaire, l’association a aussi participé à l’organisation d’animations afin de faire vivre la place. Pour ce titre, cette association est aidée par le Carré Rennais qui regroupe un grand nombre de commerçants rennais. Subventionnée par la Ville, cette structure propose une aide logistique pour les animations en relation avec les services techniques de la mairie. Celles-ci ont été diverses : expos de photos, marché aux artisans, marché aux bouquins, fête de l’association « Et si on se parlait », fête de la musique en 2003 (avec la venue du groupe Percubaba).Cependant, Marco Briand déplore d’une part le manque d’engagement et de participation active des commerçants pour faire bouger la place, d’autre part le peu de soutien de la municipalité. « Je suis un peu découragé par l’annulation de la fête de la musique en 2004, on avait tout organisé, on avait dépensé de l’argent pour ça, et elle a été annulée au dernier moment pour raison de sécurité. [...] Cette année le Carré Rennais nous a apporté un Père Noël dans une cabane et deux sapins ! (dont on a payé les guirlandes) ». Pourtant d’après J.M Goater, la municipalité a plein d’idées : « le revêtement va être refait, on va dégager l’espace pour accueillir les marchés, une sorte de scène pour les troupes de rues, un aménagement de la façade de l’église Saint-Aubin... »

D’autres mesures à visée beaucoup plus sécuritaires ont aussi pris forme. Elles méritent que l’on s’y attarde, même si elles ne sont pas (encore) le reflet des doléances de quelques commerçants particulièrement flippés. « Certains voulaient un mirador ou boucler le quartier avec un péage contrôle, une sorte de ville privée », nous rapporte, offusqué, J.-M. Goater.

Tout d’abord un commissariat s’installera prochainement au 16, rue de Penhoët, à la place de l’actuel magasin Spootnick. C’est un luxueux immeuble de trois étages avec parquet et lambris qui a été choisi. Ce bâtiment a d’ailleurs été racheté à prix d’or. Le nouveau visage de la police coûte cher au contribuable. Un visage plus reluisant que celui de l’ancien commissariat, que les commerçants souhaitaient voir réhabilité, occupé aujourd’hui par l’association « Et si on se parlait ? ». Jean-Marie Goater approuve cette présence policière tout en relativisant : « il y a besoin de créer des commissariats dans différents quartiers, il n’y a pas que la place Saint-Anne qui a besoin d’un commissariat, le tout n’est pas de rassurer les bourgeois uniquement ».

Ensuite, on observe que les choix urbanistiques se mettent au service du contrôle social. Il y a quelques années le réaménagement de la place Sainte-Anne pour l’arrivée du VAL privilégiait déjà ces choix (cf. Particule n°11, juin 2002). Tout d’abord la suppression des bancs publics (lire par ailleurs) à la demande de la police nationale, pour ôter encore un peu plus toute envie de se rassembler, et éviter notamment les squats de SDF ou de dealers. Or, rendre un espace convivial, c’est donner aux gens la possibilité de s’y arrêter, sans discrimination. A cette décision s’ajoutent d’autres mesures répressives comme l’arrêté municipal du 25 mai 2000 interdisant les regroupements de chiens (et par conséquences les regroupements des propriétaires de ces chiens, qui ne ressemblaient pas tout à fait à de gentils sexagénaires propriétaires de caniches).

De même, Edmond Hervé a confirmé dans son allocution du 6 décembre dernier, l’amélioration de l’éclairage « s’il faut un meilleur éclairage, il y aura un meilleur éclairage (sic !) », il faut donc s’attendre à une augmentation significative du nombre de lampadaires et projecteurs (70 aujourd’hui). Eclairage qui, complété par l’utilisation de la vidéo-surveillance renforce encore l’idée qu’un espace public n’est sécurisé que s’il offre la possibilité « d’être vu de partout et de voir partout en toute circonstance » (cf. Particule n°11).

Par ces mesures, on est loin de l’idée d’une place conviviale et populaire, mais plutôt d’un espace où l’on se croise mais où l’on ne se rassemble surtout pas, d’un espace résevé à ceux qui ne sortent pas des clous, classes aisées et touristes, d’un espace principalement marchand, d’un espace qui rejettent les populations en marge (fêtards ou vagabonds). Bref, tout le contraire d’un espace public finalement !


[1] Titre d’un document de la ville de Rennes, direction des infrastructures de janvier 2000.

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