Les demandeurs d’asile logés au rabais

Dernière Mise à Jour : lundi 22 décembre 2003

Pour la préfecture qui a l’obligation d’héberger les étrangers en attente de reconnaissance de leur statut de réfugiés, deux questions se posent : comment les loger et comment faire accepter leur venue dans les communes d’Ille-et-Vilaine ? Après les refus de Montauban et Guichen d’accueillir un troisième centre d’hébergement, un appel a été lancé aux maires du département, sur la base du volontariat, pour parer à l’urgence. Entre autres arguments, la possibilité de choisir les demandeurs d’asile selon leur origine. Même « provisoire », cette formule n’arrive toujours pas à répondre aux besoins.

Le(s) Auteur(s)

Jean-Baptiste Koudrine

Fin mars, deux réunions, pour le pays de Vitré à Domagné puis à Montauban pour le pays de Brocéliande ont donné la mesure de l’état d’esprit des élus locaux concernant l’accueil des demandeurs d’asile dans leur commune. Un courrier de la Préfecture envoyé à la mi-décembre à toutes les communes du département les sollicitait pour qu’elles mettent à disposition, sur une base volontaire et pour une durée fixée par elles, des logements pour les demandeurs d’asile. Un appel relayé sur le terrain lors de 7 réunions de pays organisées à l’intention des élus locaux. Rémy Enfrun, secrétaire général de la Préfecture, accompagné de Colette Perrin, directrice de la Ddass et de Marcel Déan, responsable des deux seuls centres d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada de Rennes et Fougères) répondent aux questions. « Vous nous imposez déjà... », commence un maire avant de formuler sa question : « Donc le loyer est assumé par l’Etat ? ». « Et les charges courantes, pareil ? ». « L’obligation c’est zéro, je vous rassure là-dessus. C’est l’Etat qui prend tout en charge », rassure Marcel Déan. « Des collègues m’ont dit que lorsqu’ils s’installaient, on en avait pour 5 ou 10 ans ? », avance un autre maire. Au-delà des interrogations sur les modalités de cet hébergement, les réactions des élus du terroir trahissent sans surprise leur méconnaissance des politiques et mécanismes d’accueil des candidats au statut de réfugiés. Aux représentants de l’Etat, ces maires laissent surtout entendre qu’ils ne veulent pas être les seuls à recevoir cette population. « Un taux de 1/1000 nous paraît valable [...] C’est quand même mieux d’éviter la concentration », assène un participant. « A Vitré, nous avons pris notre part. Je voudrais aussi que ce ne soit pas seulement nous », s’emporte une représentante de la ville de Vitré, avant d’ajouter : « il faut éviter que les concitoyens disent "Y’en a marre". « Est-ce que la pression va continuer comme ça, parce que un jour ça ne sera plus possible », lâche un autre élu.

Les édiles locaux sont méfiants. Réticents à voir s’installer, de manière programmée, une population étrangère, ils anticipent voire partagent les possibles réactions xénophobes des habitants. Soupçonneux à l’égard de la Préfecture, qui a l’autorité pour installer un centre d’accueil sans leur accord, ils craignent la concentration des demandeurs d’asile dans leur seule commune. Au moment du refus de Guichen de laisser s’installer un centre d’hébergement, la préfète Bernadette Malgorn déclarait qu’elle préférait « penser que les réactions liées à ce projet [étaient] dues à une compréhension et une information insuffisante plutôt qu’à une réelle xénophobie ». Un constat en forme de mea-culpa : avant de loger la population des demandeurs d’asile dans les petites communes, les services de la Préfecture ont intérêt à informer et convaincre. Cela n’avait pas été le cas à Guichen. Les 7 réunions de pays organisées en février et mars se donnaient ainsi ce but.

La discrimination comme argument

Lors de ces réunions, pour emporter un auditoire réfractaire à l’accueil des étrangers, la méthode des représentants de l’Etat, emmenés par Marcel Déan directeur du Foyer Guy-Houist de Rennes, est pour le moins pragmatique. Le cahier des charges de l’hébergement d’urgence est minimaliste, les arguments adaptés aux plus récalcitrants, fussent-ils racistes. Rémy Enfrun, le secrétaire général de la Préfecture, exposant la position du gouvernement, rassure. Le gouvernement est ferme et volontaire sur le dossier : l’hébergement des demandeurs d’asile est une « priorité gouvernementale » et le raccourcissement de la procédure d’examen du demandeur d’asile à un mois, qui désengorgerait la filière d’hébergement, « un engagement ». Autres arguments : « plus de fermeté vis-à-vis des clandestins », « rendre effectives et multiplier les reconduites à la frontière ». Deux axes de la politique gouvernementale qui ne devrait pas concerner pas les demandeurs d’asile mais que le secrétaire général de la Préfecture donne comme gages aux élus. De son côté, Marcel Déan avance en ces termes : « Pour des raisons que je n’ai pas à contester, du moins à commenter, si une commune nous dit : "nous ne voulons pas d’africains", nous respecterons cette décision ». En marge, Marcel Déan se justifie : officiellement il s’agit de prendre en compte des contextes locaux comme à Redon. Eviter l’arrivée de familles kurdes en raison d’une forte communauté turque. Pourquoi prendre l’exemple d’africains ? « On a vu que cela pouvait poser problème. A la fin des années 70, au moment de l’arrivée des boat-people, tout le monde voulait son "jaune" mais pas le reste », raconte le directeur du Foyer Guy Houist, dans la filière depuis 1975. Sur le document explicatif donné aux maires, il est écrit : « Qui envoie les familles sur la commune ? : L’Aftam [association conventionnée par l’Etat pour l’hébergement des demandeurs d’asile, représentée par Marcel Déan] détermine la ou les familles à accueillir. Cependant, elle tient compte au maximum des souhaits exprimés par la commune d’accueil ». Insidieusement, ce dispositif d’hébergement d’urgence offre en fait aux élus et leurs concitoyens le choix de la communauté d’origine des étrangers. La possibilité de la discrimination est avancée discrètement pour emporter les derniers rétifs.

Vigilance des groupes militants absente

Parer à l’urgence de l’hébergement des demandeurs d’asile... sous n’importe quelles conditions ? Sous couvert d’urgence, les modalités de cet hébergement n’en hypothèquent pas moins la forme que prendra à l’avenir un dispositif d’accueil pérenne. L’appel aux communes pour la mise à disposition de logements a été suivi par la création d’une plate-forme départementale d’accueil, « pour à terme définir une politique d’accueil concertée, entre notamment les collectivités locales et la préfecture et mettre en place les moyens de cette politique », précisait Marcel Déan à l’issue de la réunion constitutive en février. Dirigée par l’Aftam, cette plate-forme rassemble toutes « structures concernées à un titre ou à un autre par l’accueil des demandeurs d’asile ». Outre les services sociaux divers et la Préfecture, on y trouve l’Association des maires d’Ille-et-Vilaine, des associations caritatives comme la Croix rouge, le Secours Catholique et le Secours Populaire, les Restaurants du Cœur ainsi que l’Uair, Union des associations interculturelles -anciennement immigrées- de Rennes.

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Les associations et collectifs de soutien aux étrangers, plus militants, comme Relais Etrangers ou Délit de solidarité n’y ont pas été invités. La vigilance de ces groupes militants est, pour l’heure, absente. Les partis politiques, comme le PS, se contentent de relayer un discours sur la solidarité, pour accompagner et pallier les errements de la Préfecture dans sa recherche de logements. (Lire notre encadré).

175 réfugiés à la rue et quelques bonnes volontés

Au 24 mars 2003, les services sociaux d’Ille-et-Vilaine comptaient toujours 577 demandeurs d’asile en dehors des Cada, (Fougères et Rennes) seules structures destinées et adaptées à l’hébergement des demandeurs d’asile. 116 étaient à l’hôtel (contre 151 en janvier) et 154 hébergés suite à l’appel lancé aux communes pour les loger. Pour la Ddass, « la première préoccupation est de désengorger les hôtels car c’est coûteux et ce n’est pas convenable pour les familles ». Les logements sont donnés en priorité aux familles, puis aux personnes seules avec enfants et aux personnes âgées ou dépendantes. « C’est arbitraire mais le ministère nous le demande », se lamente la directrice de la Ddass. Il reste un tiers des demandeurs d’asile (connus des services sociaux) qu’ « on ne peut pas prendre en charge », confie Colette Perrin, directrice de la Ddass. En pratique, ces 175 personnes sont à la rue. Les familles nouvellement arrivées sur le département et celles auparavant logées en hôtels ou Chrs (prévu pour les sans-abri stricto sensu) profitent dorénavant des logements proposés par des communes et dispersés sur tout le département. Sur 21 communes, particuliers, municipalités ou bailleurs sociaux mettent ainsi à disposition un ou plusieurs logements. 154 places fin mars et 86 en cours de négociation. Ouest-France en a fait l’écho et « cela a révélé les bonnes volontés », confie M. Déan. Reste qu’il s’agit toujours de loger les demandeurs d’asile et non de faire un test de solidarité. Alors que l’offre de logements est toujours insuffisante, cette formule, si elle est transitoire comme le précise la Préfecture, est toujours inadéquate.

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Les associations de soutien aux étrangers font valoir que « l’activité d’un demandeur d’asile est celle d’un pauvre » : rendez-vous à la préfecture pour enregistrer la demande d’asile, puis obtenir le récépissé, puis suivre le dossier à transmis à l’Ofpra, rendez-vous aux Assedic pour l’allocation d’insertion, entretiens pour la rédaction du dossier de demande du statut de réfugiés, vaccinations etc. Concernant les enfants, dont la scolarisation est obligatoire, il s’agit de passer par une Classe d’Insertion. Seules Rennes et les sous-préfectures disposent des services compétents ou associés. Pour ceux hébergés dans les petites communes, c’est l’obligation d’allers et retours quotidiens vers le bourg voisin quand ce n’est pas Rennes. La plate-forme d’accueil a prévu un référent bénévole pour la vie au quotidien dans la commune, en plus d’un référent-salarié basé à Rennes. Or le directeur du Foyer Guy-Houist souligne lui-même régulièrement que « l’accompagnement et le suivi des demandeurs d’asile est un travail de proximité qui doit être confié aux seuls professionnels ». Au-delà de la disponibilité des bénévoles et pour lesquels on avertit qu’ « il faut éviter au maximum tout attachement affectif », le nombre de salariés est insuffisant. Pour un Cada comme Guy Houist, où sont concentrées des dizaines de familles, l’Aftam estime qu’il faut un salarié pour quinze personnes. Avec plus de 300 demandeurs d’asile éparpillés dans le reste du département, les effectifs de l’Aftam sont loin du compte même avec le financement espéré de 6 travailleurs sociaux supplémentaires à temps plein. L’enjeu est de taille. Les demandeurs d’asile hébergés en Cada obtiennent le statut de réfugiés dans 50 à 60 % des cas. La moyenne nationale est à moins de 15 %. Autant dire que les étrangers qui ne bénéficient pas de la prise en charge normale, telle que dans un Cada, ont une chance statistique minime d’accéder au statut de réfugiés, faute de suivi.

Troisième Cada : où et quand ?

« A l’hiver prochain, si le nombre de demandeurs d’asile sans solutions d’hébergement reste le même, il faudra revenir à des solutions groupées », avertissait ainsi la directrice de la Ddass lors de la réunion des maires du Pays de Vitré. En clair, à en croire l’avertissement de la Ddass, l’implantation d’un troisième Cada s’impose toujours, de gré ou de force. La formule d’hébergement d’urgence au sein des communes volontaires se révélant insuffisante. Mais la Préfecture est liée à l’Aftam, seule association qui puisse assurer cette mission en Bretagne. « Notre démarche est d’arriver dans un climat favorable et non hostile », soutient Marcel Déan, le directeur de l’association. Même si la Préfecture avait la volonté d’implanter un Cada contre l’avis des élus de la commune, l’Aftam ne suivrait pas. Plus que vers les petites villes, difficiles à convaincre, les regards se tournent pour l’instant vers les sous-préfectures du département pour l’implantation d’un troisième Cada. Pour le moment, ni Redon, ni Saint-Malo, ni la commune de Vitré n’ont donné suite.

Illustrations : Anthony Folliard et Mélanie Méar.

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